« Le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous. » — Karl Marx & Friedrich Engels, Le Manifeste du Parti communiste

L’ordre des termes dans cette phrase du Manifeste n’est pas anodin. Marx ne dit pas que le collectif produit le singulier. Il dit l’inverse. C’est une formule anti-totalitaire dans sa structure même. Mais c’est aussi une formule anti-libérale, parce que ce “libre développement” n’est pas le self-made man. Il a des conditions. Il dépend des autres.

Comment penser un sujet qui soit à la fois déterminé et capable d’acte ? Ni l’atome souverain du libéralisme, ni le pur effet de structure. Un sujet situé, mais pas entièrement réductible à sa situation.

C’est cette question qui m’a conduite à la psychanalyse. Et c’est cette question que ma transition a relancée.

Freud et une patiente
Freud et une patiente.

En séance

Je dis souvent des choses comme “j’ai besoin de me prioriser”. Ma thérapeute ne commente pas. Elle me laisse seule face à cette phrase. C’est à moi de découvrir ce qu’elle recouvre.

Ce n’était pas comme ça avec mon ancien analyste.

Quand je lui ai annoncé ma transition, il a cessé de m’appeler par mon prénom. Il utilisait mes initiales. Il me ramenait sans cesse au complexe d’Œdipe (schéma freudien du désir/loi dans la famille). Un jour, il m’a dit que ma transition était “superficielle”.

J’ai mis du temps à comprendre ce que ce mot voulait dire dans sa bouche. Pas superficielle au sens moral. Au sens analytique. Un acting out (poser un acte au lieu d’élaborer), une fuite, un évitement du “vrai” travail. Comme si mon désir de transition n’était qu’un écran masquant autre chose de plus profond, de plus vrai, de plus conforme à sa théorie.

J’ai arrêté l’analyse. J’ai trouvé ma nouvelle thérapeute sur un Discord trans.

Ce qui s’est joué là dépasse mon cas personnel. C’est la question de ce qui compte comme désir vrai. De qui décide. De quel savoir on mobilise pour trancher.

Superficiel

Mon ancien analyste pensait détenir un savoir sur moi. Un savoir constitué, transmis, validé par l’institution. L’Œdipe, la castration (formulation psychanalytique pour signifier le manque), la différence sexuelle (catégorie du sexué, pas “sexe biologique”) comme structure. Dans ce cadre, mon désir de transition ne pouvait être qu’un symptôme (forme de compromis : ça fait souffrir mais ça “sert” aussi). Quelque chose à interpréter, à reconduire vers la vraie question, celle du père, celle de la loi.

Quand il disait “superficiel”, il disait : ce n’est pas là que se trouve ta vérité. Ta vérité est ailleurs, plus profond, là où ma théorie peut la saisir.

Mais qu’est-ce qui décide de ce qui est profond ?

La psychanalyse a une réponse à cette question, et c’est une bonne réponse : est profond ce qui insiste. Ce qui revient. Ce qui ne cède pas malgré les résistances, les interprétations, le temps. Le désir se reconnaît à son insistance.

Mon désir de transition insistait. Depuis l’enfance, sous des formes diverses, à travers des détours, des refoulements, des compromis. Ce n’était pas une lubie, un effet de mode, une contagion sociale. C’était la chose la plus insistante de ma vie.

Mon analyste n’a pas pu l’entendre comme désir. Parce que l’entendre comme désir aurait mis en crise ses catégories. Si la “différence sexuelle” est un invariant anthropologique, alors vouloir la traverser ne peut être qu’une erreur, une confusion, une pathologie. Mon désir menaçait son savoir. Alors il l’a disqualifié.

Freud et l'absurde
Freud et l'absurde.

Liberté, déterminisme

La transidentité pose de façon aiguë une question que la philosophie tourne en rond depuis des siècles : suis-je libre ou déterminée ?

D’un côté, le discours libéral. Tu es libre de choisir ton genre, ton corps, ta vie. Self-made woman. Le marché de l’identité où chacun pioche ce qui lui convient. C’est le discours qui plaît aux marques pendant le mois des fiertés. Il est faux. Pas parce que la liberté serait une illusion, mais parce qu’il efface les conditions matérielles de cette supposée liberté. Qui peut transitionner ? Qui a accès aux soins, à l’argent, au soutien, à la sécurité ? Le “choix” de transitionner n’existe pas dans le vide.

De l’autre côté, le discours conservateur. Tu es déterminée par ta biologie, ton sexe assigné. La nature a tranché, le reste est idéologie. Ce discours est faux aussi. Il naturalise ce qui est historique. Il fige ce qui bouge.

Foucault propose une sortie. Il ne parle pas de liberté comme d’un état, quelque chose qu’on possèderait ou non. Il parle de “pratiques de liberté” (liberté comme pratiques, pas comme état). La liberté n’est pas donnée, elle s’invente. Elle n’est pas une propriété du sujet, elle est quelque chose qu’on fait.

Cette formule, “l’invention de pratiques de liberté”, revenait souvent dans mes séances avec mon ancien analyste. Je la connaissais, je pouvais la commenter, j’y croyais même. Mais elle tournait à vide. C’était un savoir mort, une référence intellectuelle qui n’ouvrait sur rien.

Ce qui a changé avec la transition, c’est que la formule est devenue réelle.

Transitionner, ce n’est pas “choisir” son genre au sens libéral. Ce n’est pas non plus “découvrir” une vérité qui était là depuis toujours, enfouie, attendant d’être révélée. C’est inventer quelque chose. Inventer un rapport à son corps, à son nom, à son image, à son désir. Pas dans le vide. Avec des hormones, des institutions, des médecins, des papiers administratifs, des regards, des violences, des soutiens. Mais inventer quand même.

La pratique de liberté n’est pas la souveraineté. Je ne suis pas maître de ma transition au sens où je la contrôlerais entièrement. Il y a ce que je peux faire et ce que je ne peux pas, ce qui dépend de moi et ce qui dépend des autres, du système de santé, de l’état civil, de l’argent que j’ai ou que je n’ai pas. Le déterminisme est réel.

Mais dans ce déterminisme, quelque chose s’invente. Des gestes nouveaux, des façons de se tenir, de parler, de se regarder dans le miroir. Un nom qu’on choisit. Des vêtements qu’on essaie. Une voix qu’on travaille. Ce ne sont pas des “choix” au sens où on choisirait un produit dans un rayon. Ce sont des pratiques. Des façons de faire avec ce qu’on a, d’ouvrir des possibles là où tout semblait fermé.

My year of rest and relaxation
My year of rest and relaxation.

Deux savoirs

“Connais-toi toi-même.” L’injonction du temple de Delphes. Le développement personnel en a fait un programme : identifier ses valeurs, clarifier ses objectifs, débloquer ses croyances limitantes. Un savoir qu’on accumule sur soi comme on accumule du capital.

Le savoir qui se constitue en analyse est d’une autre nature. Ce n’est pas un savoir qu’on possède, c’est un savoir qui arrive. Une phrase qu’on dit et qui nous surprend. Un rêve dont on ne savait pas qu’il disait ça. Ma thérapeute ne m’apprend rien sur moi. Elle crée les conditions pour qu’un savoir advienne. Un savoir dont je ne savais pas que je le savais.

Quand j’ai commencé à parler de mon désir de transition en séance, je ne savais pas ce que je disais. Je tâtonnais. Les mots venaient avant la compréhension. C’est dans l’après-coup (un événement prend sens plus tard) que quelque chose s’est noué. Pas un savoir définitif, mais des moments où une vérité se disait.

Lacan distingue le savoir et la vérité. Le savoir se transmet, s’enseigne, se stocke dans des manuels. La vérité surgit dans les failles du discours, elle ne se possède pas, elle ne se dit qu’à moitié. Mon ancien analyste avait du savoir. Beaucoup de savoir. Il lui manquait l’écoute de ce qui, dans ma parole, excédait son savoir.

Mais ce savoir sur soi n’est pas séparable d’un savoir sur le monde.

Mon désir ne s’est pas constitué dans le vide. Il s’est formé dans une famille, une classe sociale, une époque, un certain régime de genre. Quand je découvre quelque chose de mon désir, je découvre aussi quelque chose des structures qui m’ont façonnée.

Le “connais-toi toi-même” analytique débouche sur un “connais ta situation”. Non pas comme deux savoirs séparés qu’on additionnerait, mais comme un seul mouvement : comprendre son désir, c’est comprendre comment ce désir a été façonné, empêché, déformé, rendu possible ou impossible par des structures qui nous précèdent.

C’est ça, le savoir dialectique. Tenir ensemble le singulier et le structurel. Savoir que je suis déterminée ET que quelque chose peut se produire. Connaître ma situation ET ne pas m’y réduire.

Frantz Fanon
Frantz Fanon.

Ce que la psychanalyse permet

Si j’avais consulté un thérapeute cognitivo-comportemental au lieu d’un analyste, qu’est-ce qui se serait passé ?

Les TCC visent la suppression du symptôme. Tu as une phobie, on te déconditionne. Tu as des pensées négatives, on te recadre. Le critère de succès, c’est l’adaptation. Tu fonctionnes à nouveau, tu retournes au travail, tu ne souffres plus.

Appliqué à la dysphorie de genre, ça peut donner deux choses. Soit une validation rapide : tu veux transitionner, très bien, travaillons sur les obstacles pratiques et les pensées anxiogènes qui t’empêchent d’avancer. Soit, version plus sombre, une thérapie de conversion : ta dysphorie est le problème, apprenons à t’en débarrasser, à te réconcilier avec ton corps assigné.

Les deux partagent la même structure : le symptôme est ce qu’il faut éliminer. La question du désir n’est pas posée. Qu’est-ce qui insiste là, qu’est-ce que ça dit ?

La psychanalyse pose que le symptôme a une fonction. Il dit quelque chose. Le supprimer sans l’entendre, c’est déplacer le problème, pas le résoudre. Ma dysphorie n’était pas un bug à corriger. C’était le signe qu’un désir n’avait pas trouvé de voie.

Le développement personnel pose un autre problème. Il dit : la solution est en toi. Change tes pensées, change ta vie. Visualise ton succès. Manifeste ton authenticité.

Mark Fisher a nommé “privatisation du stress” cette tendance à individualiser les pathologies. Le capitalisme produit structurellement de l’anxiété, de la dépression, du burnout. Puis il vend des solutions individuelles à des problèmes collectifs. Tu es épuisé ? Médite. Tu es précaire ? Travaille ton mindset.

Pour une personne trans, cette privatisation est particulièrement insidieuse. La transphobie est systémique. Elle est présente dans les institutions, les médias, les familles, la médecine, le droit. Mais le développement personnel te dit : ton mal-être est ton problème. Travaille sur toi, développe ta résilience, apprends à ne pas te laisser affecter.

La psychanalyse, quand elle fonctionne, est un lieu où des pratiques de liberté peuvent s’inventer. Pas parce que l’analyste te dit quoi faire. Au contraire, elle ne dit rien. Mais l’espace de parole, le transfert (ce qui se rejoue avec l’analyste, affectivement), le travail sur le désir créent les conditions pour que quelque chose de nouveau advienne. Elle ne dit pas : adapte-toi. Elle demande : qu’est-ce qui insiste en toi, même quand ça dérange ?

Avec mon ancien analyste, la formule de Foucault restait lettre morte parce que l’espace analytique lui-même était fermé. Son savoir sur ce que je devais être empêchait l’invention. Il n’y avait pas de place pour une pratique de liberté. Seulement pour la répétition de ses catégories.

Avec ma nouvelle analyste, quelque chose s’ouvre. Non pas qu’elle “valide” ma transition. Ce n’est pas son rôle. Mais elle ne la ferme pas d’avance. Elle laisse l’espace pour que j’invente ce que ça veut dire, pour moi, maintenant, dans ma situation.

C’est peut-être ça, la différence entre une analyse qui marche et une qui ne marche pas. Pas une question de technique ou d’école. Une question d’espace : est-ce que quelque chose peut s’inventer ici, ou est-ce que tout est déjà décidé ?

Foucault
Foucault.

Provincialiser le savoir

Mon ancien analyste pensait que son savoir était universel. L’Œdipe, la castration, la différence sexuelle. Des structures valables pour tous, en tout temps, en tout lieu.

Mais ce savoir a une histoire. Il a été produit à Vienne, au tournant du XXe siècle, dans une certaine configuration bourgeoise des rapports de genre et de famille. Freud a généralisé en universaux ce qu’il observait chez ses patients. Des névrosés viennois d’une époque précise.

Ce n’est pas forcément faux. Mais c’est situé. Et ce qui est situé ne peut pas se prétendre universel sans examen.

Depuis les marges, des voix ont contesté cet universalisme. Frantz Fanon, en Martinique puis en Algérie, a montré que les catégories freudiennes ne suffisaient pas à penser l’aliénation coloniale. Il a introduit le concept de “sociogenèse” (production psychique par la situation sociale, pas seulement familiale): l’inconscient n’est pas seulement produit par la famille, il est produit par la situation sociale, coloniale, raciale. “À côté de la phylogénie et de l’ontogénie, il y a la sociogénie.” Fanon ne rejette pas Freud. Il l’excède.

La même opération est nécessaire pour penser les sujets trans. Quand la “différence sexuelle” est posée comme invariant, il n’y a pas de place pour nous sinon comme pathologie. Provincialiser (désuniversaliser : resituer historiquement un savoir) Freud, c’est reconnaître que ses catégories sont des outils, pas des vérités éternelles. Des outils qui marchent pour certaines choses et pas pour d’autres. Qui doivent être retravaillés quand ils rencontrent ce qu’ils ne peuvent pas penser.

Le 17 novembre 2019, Paul B. Preciado prend la parole devant 3 500 psychanalystes. Il se présente comme “le monstre construit par les discours et pratiques cliniques”. Tumulte dans la salle. Une praticienne le compare à Hitler.

Ce qui se joue là, c’est la question de savoir si la psychanalyse peut écouter ce qui la conteste. Ou si elle doit le pathologiser pour se maintenir. Mon ancien analyste a choisi la seconde option. Ma nouvelle analyste tente la première.

Elle aussi a un savoir, une formation, des catégories. Mais elle sait qu’elle ne sait pas tout. Elle sait que son savoir a des limites, des angles morts, des points où il doit se laisser transformer par ce qu’il rencontre. C’est peut-être ça, la différence entre une psychanalyse morte et une psychanalyse vivante.

Marxisme et psychanalyse
Marxisme et psychanalyse.

Le rhizome

J’ai trouvé ma nouvelle analyste sur un Discord trans. Ce n’est pas un détail.

Deleuze et Guattari opposent deux modèles : l’arbre et le rhizome. L’arbre est vertical, hiérarchique. Une racine, un tronc, des branches. La psychanalyse institutionnelle fonctionne comme un arbre : les sociétés savantes, les formations accréditées, la transmission de maître à élève. Pour devenir analyste, il faut passer par le tronc.

Le rhizome est horizontal, sans centre. N’importe quel point peut se connecter à n’importe quel autre. Ça pousse par le milieu, ça se propage par contamination.

Un Discord où circulent des recommandations de psys safe, c’est un rhizome. Les savoirs s’y transmettent latéralement : qui a eu une bonne expérience avec qui, qui éviter, quelles questions poser pour repérer les praticiens hostiles. C’est un réseau de soin construit hors des institutions, parce que les institutions, souvent, nous maltraitent.

Il y a quelque chose d’ironique à ce que la psychanalyse se soit historiquement organisée en arbre. Freud lui-même était un outsider, un juif viennois créant un savoir qui dérangeait l’ordre médical établi. La psychanalyse s’est fondée sur l’écoute de ce que personne ne voulait entendre : le sexuel, l’infantile, le refoulé. Puis elle s’est institutionnalisée, et elle a commencé à ne plus entendre ce qui dérangeait ses propres catégories.

Bertha Pappenheim, la célèbre “Anna O.”, a interrompu sa cure avec Breuer. Elle est devenue ensuite une figure majeure du féminisme allemand. Son symptôme hystérique disait quelque chose que la théorie de Breuer ne pouvait saisir qu’à moitié. Son geste de partir disait : je ne serai pas seulement votre objet d’étude.

Je me suis souvent identifiée à ce geste. Pas à l’hystérie. Au courage de partir quand l’analyse ne permet plus d’avancer. Quand le savoir de l’analyste devient un obstacle au savoir qui cherche à advenir.

Le rizome deleuzien
Le rizome deleuzien.

Le coût

À 50€ la séance, deux fois par semaine pendant dix ans, une analyse complète coûte environ 50 000 euros. En France, le titre de “psychanalyste” n’est pas protégé. La psychanalyse reste non remboursée.

C’est une pratique de classe (socialement sélectionnée par le coût/les codes). Le nier serait mensonger.

Buenos Aires compte 222 psychologues pour 100 000 habitants. Record mondial. Là-bas, la psychanalyse s’est démocratisée, intégrée au système de santé, rendue accessible. Ce n’est pas resté une pratique de niche pour bourgeois cultivés.

Wilhelm Reich, dans la Vienne rouge des années 1920, fondait des cliniques psychanalytiques gratuites pour ouvriers. Les Sexpol combinaient éducation sexuelle, contraception et écoute analytique. Freud désapprouvait. Reich fut exclu de l’IPA en 1934.

L’histoire de la psychanalyse est aussi l’histoire de ses possibilités avortées. De ce qu’elle aurait pu devenir si elle ne s’était pas repliée sur une pratique libérale.

La conclusion n’est pas “donc la psychanalyse est bourgeoise, passons à autre chose”. La conclusion est : il faut la socialiser. L’Argentine montre que c’est possible. Les cliniques populaires brésiliennes montrent que c’est possible. Les Discords trans qui font circuler des recommandations de psys accessibles montrent que des formes de soin peuvent s’inventer hors des circuits marchands.

La question est politique, pas seulement théorique.

Le bureau de Freud
Le bureau de Freud.

Émancipation

Un collectif composé de sujets qui ont cédé sur leur désir est un collectif de répétition.

Lacan dit : “La seule chose dont on puisse être coupable, c’est d’avoir cédé sur son désir.” Céder, ce n’est pas échouer à “réaliser ses rêves”. C’est trahir ce qui insiste en soi. Accepter le compromis qui éteint. Se conformer à ce qu’on attend de toi au point de ne plus savoir ce que tu veux.

Mon ancien analyste aurait peut-être aimé que je cède. Que je renonce à ma transition comme “superficielle”, que je revienne à l’Œdipe comme seule vérité. Ne pas céder, ce n’est pas devenir souverain. Le sujet n’est pas maître de son désir. Il est divisé, il ne sait pas ce qu’il veut, il se surprend lui-même. L’émancipation, c’est maintenir le mouvement. Rester fidèle à ce qui insiste, même sans savoir exactement ce que c’est.

Mais cette fidélité au désir singulier n’est pas séparable d’un projet collectif.

La phrase de Marx dit : le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous. Le singulier comme condition du collectif. Un collectif émancipé n’est pas un collectif où tout le monde désire la même chose. C’est un collectif où chacun peut accéder à quelque chose de son désir singulier. Où le désir n’est pas écrasé par la norme, le surmoi (voix intériorisée de la norme et de la culpabilité), l’injonction à se conformer.

Un sujet qui a cédé sur son désir n’est pas un bon militant. Il répète, il compense, il projette. Il rejoue dans le groupe les conflits qu’il n’a pas élaborés. Le travail sur soi n’est pas un luxe individualiste. C’est une condition pour que le collectif ne reproduise pas les structures qu’il prétend combattre.

Pour les personnes trans, cette articulation du singulier et du collectif est concrète. Ma transition est singulière. C’est mon désir, mon corps, ma trajectoire. Mais elle n’est possible que parce que d’autres avant moi ont lutté, ont rendu visible ce qui était invisible, ont créé des ressources, des réseaux, des savoirs partagés. Le Discord où j’ai trouvé mon analyste, c’est du collectif qui rend possible du singulier.

Et inversement : chaque personne trans qui fait son chemin, qui ne cède pas sur son désir, élargit l’espace du possible pour les autres. Le singulier produit du collectif.

Pink Freud
Pink Freud.

La loupe et le levier

La vraie question n’est pas : la psychanalyse est-elle scientifique ? C’est un débat stérile.

La vraie question est : au service de quelle émancipation ?

Une psychanalyse qui naturalise la “différence sexuelle”, qui pathologise les trans, qui ignore les causes sociales de la souffrance, qui reste un luxe de classe inaccessible. Cette psychanalyse-là renforce l’ordre qu’elle prétend analyser.

Une psychanalyse qui accepte de provincialiser son savoir, qui s’articule à la critique sociale, qui se rend accessible par des voies rhizomatiques, qui écoute ce qui vient la contester. Cette psychanalyse-là peut être un outil. Pas le seul. Pas suffisant. Mais nécessaire.

Nécessaire parce qu’on ne renverse pas un système qu’on porte en soi sans le savoir. Parce que le désir est politique avant d’être privé. Parce que la liberté n’est ni l’illusion souveraine du libéralisme ni la capitulation fataliste devant les structures. Elle est quelque chose qui s’invente, qui se pratique.

Ma transition n’est pas un “acting out”. C’est ne pas céder sur mon désir. C’est aussi, dans le même mouvement, comprendre comment ce désir s’est formé, ce qui l’a empêché, ce qui l’a rendu possible, ce qui reste à transformer pour que d’autres puissent ne pas céder sur le leur.

La psychanalyse ne déplace pas les montagnes. Mais elle permet de voir où placer le levier.