« La colère des femmes est riche d’informations et d’énergie. Focalisée avec précision, elle peut devenir une source d’énergie puissante au service du progrès et du changement. » — Audre Lorde, The Uses of Anger (1981)
Lorde dit que la colère est chargée d’informations. Je veux écrire sur ce qu’elle m’a transmis : non pas son dépassement héroïque, non pas sa conversion en vertu militante, mais ce qu’elle dit sur le monde, et ce qu’elle a failli me coûter quand je n’ai pas su l’entendre.
La formation
Il y a une question qu’on pose rarement aux gens qui se radicalisent. Radicaliser : aller à la racine. Pas au sens de la pente glissante vers l’extrémisme, mais au sens premier. Aller creuser là où ça tient. Il y a une question qu’on pose rarement à ceux qui font ce chemin : qu’est-ce qui s’est passé avant ?
On préfère l’image du fanatique tombé du ciel, déjà formé, incompréhensible. Ça dispense d’examiner les conditions qui l’ont produit. Ça neutralise la critique sociale contenue dans la rage, parce que si la colère vient de nulle part, elle ne dit rien sur le monde. Elle reste un symptôme à traiter, pas un savoir à entendre.
J’ai été harcelée à l’école primaire. Pas pour une raison abstraite. Les enfants percevaient quelque chose que je ne savais pas encore nommer : une façon de parler, un geste, une indécision dans ma manière d’occuper l’espace du genre. Pourquoi tu parles comme une fille ? Cette phrase n’était pas une question. C’était un verdict. Le rappel à la loi de la cour de récréation, qui est aussi la loi de la rue, la loi du père, la loi de tout ordre social fondé sur la domination masculine.
Les enfants sont cruels, dit-on. Comme si c’était une propriété naturelle de l’enfance. Comme si la cruauté des enfants ne reproduisait pas exactement la cruauté des adultes dont ils ont appris les gestes.
Les fils d’apparatchiks
Je suis née dans le 14ème arrondissement de Paris. Mon école appartenait à ce que j’appellerais la mafia socialiste locale : les francs-maçons du coin, l’écosystème d’un parti qui gérait la ville comme un fief. Deux fils de cette nomenklatura m’ont mis la tête dans les toilettes. Ils avaient peut-être neuf ans. J’en avais autant.
Pourquoi je dis “nomenklatura” ? Parce que ce geste n’était pas spontané. Il reproduisait quelque chose. Ce que ces enfants apprenaient chez eux : que l’ordre social est viril, qu’il repose sur la soumission et la méchanceté, que ceux qui dévient doivent être remis à leur place. La cour de récréation n’est pas séparée du salon de leurs parents. Elle en est le prolongement.
La gauche bourgeoise m’a appris ça avant que je sache lire Bourdieu. Elle m’a appris que les belles valeurs et la violence ordinaire peuvent coexister sans contradiction chez les mêmes personnes. Que la bonne conscience est souvent la forme que prend le privilège quand il veut ne pas se voir.
Je les ai par ailleurs recroisé quelques années plus tard, à plusieurs reprises. Force est de constater qu’ils n’avaient pas changé.
Je les hais. Je dis ça sans métaphore. La haine est ici un affect précis, historiquement constitué, politiquement informé.
La Manif pour tous
J’étais au collège catholique au moment de la Manif pour tous. 2013. J’avais douze ans.
Je ne vais pas décrire ce que c’est de traverser l’adolescence en entendant partout que ce que tu es, ou ce que tu commences à deviner que tu es, est une menace pour la civilisation. Les mots ne seraient pas à la hauteur. Ce qui reste, c’est une empreinte dans le corps. Une façon d’anticiper le danger, de se contracter avant même que quoi que ce soit se produise.
L’homophobie institutionnelle a quelque chose de particulier : elle se formule en termes de valeurs. Ce n’est pas de la haine, dit-elle. C’est de l’amour de la famille, de la transmission, de la différence sexuelle. Elle se donne l’apparence du deuil là où elle célèbre l’exclusion. Cette sophistication me rendait folle. Plus folle que la brutalité des toilettes du primaire, en un sens, parce qu’elle exigeait une réfutation, pas seulement une résistance physique. Elle m’a mise au travail. Elle m’a obligée à penser.
La haine peut être une épistémologie. Une manière d’être attentive à ce qu’on préférerait ne pas voir.
Henri IV et la mauvaise conscience
Au lycée Henri IV, j’ai rencontré la bourgeoisie dans son expression la plus accomplie. Il faut préciser ce que j’entends par là : pas mes parents, qui sont des petits bourgeois montés à Paris, qui portent encore dans leur manière d’être la trace de l’effort qu’il a fallu pour y arriver. Eux, je les connais. La bourgeoisie que j’ai rencontrée à Henri IV est d’une autre nature : installée depuis longtemps, assurée de sa légitimité, ayant depuis des générations intégré les codes au point de ne plus savoir qu’il s’agit de codes. Ils lisaient Bourdieu tout en reproduisant exactement ce qu’il décrit. Ils se disaient féministes et s’organisaient entre eux selon des hiérarchies strictement masculines. Ils portaient leurs diplômes comme d’autres portent leurs titres de noblesse.
J’ai beaucoup bu à Henri IV. Je dis ça comme un fait, pas comme une confession. Je buvais parce que je ne supportais pas la violence de cet ordre social, parce que je ne me sentais pas à ma place parmi ces gens-là, et que l’alcool était la manière la plus disponible de rendre le réel un peu moins net.
Une soirée. Britney Spears passe. Un groupe de garçons se retourne vers moi et dit, en riant : c’est pour toi. L’un d’eux était avec moi à l’école primaire. Il faisait du karaté avec moi. Sa mère avait eu l’audace d’aller voir la mienne, car elle avait osé dénoncé son comportement de harceleur. Et là il était devant moi, à Henri IV, dans cet espace supposément méritocratique, reproduisant exactement la même chose que dans la cour de récréation. La même logique. Le même geste.
L’ordre viril ne se laisse pas derrière quand on change d’établissement. Il s’adapte, il se raffine, il apprend à se formuler avec de l’ironie. Mais il reste le même ordre. Et ceux qui l’exercent sont les mêmes, ou leurs équivalents fonctionnels.
L’idéologie dominante ne fonctionne pas seulement par la force brute. Elle fonctionne par l’incorporation. Les dominés apprennent à se voir avec les yeux des dominants. Les dominants apprennent à se voir comme n’étant pas dominants. La mauvaise conscience est la forme que prend la domination quand elle veut se penser comme émancipation.
Je suis un pédé. Je les emmerde. La haine que j’éprouve pour cet ordre n’est pas du ressentiment, ce sentiment des vaincus dont Nietzsche faisait un poison. C’est une haine lucide, informée par une compréhension précise de ce qui a été fait et pourquoi.
Votre temps est fini.
L’enragée et le stratège
Ce que cette accumulation de violence a produit en moi, c’est une certitude : que les structures qui m’avaient faite souffrir méritaient d’être renversées. Et avec cette certitude, quelque chose de moins présentable : une disponibilité à l’erreur.
Alexandre Oulianov est mort pendu en 1887. Il avait vingt et un ans. Il avait participé à un complot pour assassiner le tsar. Il était brillant, courageux, enragé. Il était aussi le frère aîné de Vladimir. La légende veut que le jeune Vladimir ait dit, en apprenant l’exécution : nous prendrons un autre chemin. Le deuil de l’enragé comme condition de la stratégie. Non pas renoncer à la révolution, mais renoncer à la forme de la rage pure qui conduit au martyre sans lendemain.
Lénine n’a pas tiré comme leçon que son frère avait tort de vouloir renverser l’ordre existant. Il a tiré que la rage non organisée est une ressource que le pouvoir sait très bien absorber. L’enragée est prévisible. On peut la pendre. On peut même l’admirer et la neutraliser en même temps. Le martyr est toujours déjà récupéré.
J’ai fait des erreurs par la haine. Je ne vais pas les inventorier, mais elles avaient toutes la même structure : confondre l’intensité de l’affect avec la justesse de l’analyse. Croire que la force de ce qu’on ressent garantit la vérité de ce qu’on fait. Agir dans l’urgence de la rage quand la situation demandait la patience de la stratégie. La haine m’a rendue injuste envers des gens qui ne méritaient pas cette violence. Elle m’a fait voir des ennemis là où il y avait seulement des personnes différentes de moi. Elle m’a parfois rendue exactement aussi mécanique que les ordres que je prétendais combattre.
La leçon n’est pas que la haine est mauvaise. C’est qu’elle est aveugle sur les temps. Elle voit juste ce qui mérite d’être changé. Elle voit faux sur presque tout le reste.
Mais ce modèle, celui de l’enragée qui apprend la stratégie, a une limite. C’est un modèle masculin.
Ce que j’appellerais l’hystérie
Le modèle de l’enragé transformé en stratège suppose que l’affect est un problème à surmonter, un stade à dépasser. Il reconduit le vieux partage entre passion et raison, et il sait très bien où ranger les femmes.
Freud a construit sa théorie sur des femmes dont le corps parlait ce que leur bouche n’avait pas le droit de dire. Bertha Pappenheim, Anna O., traduisait des textes anglais mentalement pendant ses séances avec Breuer. Elle a quitté la cure. Elle est devenue une figure majeure du féminisme allemand. Ce que Freud n’a pas voulu entendre dans ce que j’appellerais l’hystérie, c’est que le symptôme était une réponse adéquate à une situation intenable. Le corps qui se contracte, qui se paralyse : ce corps dit ici c’est impossible. Il dit ce qu’on me demande d’être est incompatible avec ce que je suis.
Ce qu’on diagnostiquait chez des femmes, on l’appelait colère chez des hommes, ou révolution. Les catégories cliniques ne sont pas neutres. Elles distribuent les affects selon les positions sociales. La rage du dominé est pathologie. La rage du dominant est tempérament.
Ma propre colère a souvent été lue comme symptôme, comme signe de quelque chose à soigner. Je la comprends autrement : comme un savoir sur les structures, sur ce qu’elles font aux corps, sur ce qu’elles interdisent. Un savoir situé, produit par une position dans le monde, qui ne peut pas se permettre l’illusion de la vue de nulle part. Ce que Bertha Pappenheim comprenait, et que Breuer ne pouvait pas entendre, c’est que le corps qui souffre dit quelque chose sur le monde qui le fait souffrir. La même logique vaut pour la colère. Et si elle vaut pour la violence institutionnelle, elle vaut aussi pour la violence la plus intime.
Ce que la haine m’a coûté
Je n’idéalise pas la haine. Elle a un coût réel.
Elle consume. Elle peut devenir une fin en soi, une façon de maintenir le contact avec la blessure plutôt que d’en faire quelque chose. Haïr, c’est rester attachée à l’objet de la haine. Il y a une haine qui libère parce qu’elle nomme. Et il y a une haine qui emprisonne parce qu’elle ne sait plus rien faire d’autre que haïr. J’ai connu les deux. La différence entre elles n’est pas dans l’intensité de l’affect, ni même dans sa légitimité, mais dans ce qu’on en fait.
Lénine a transformé le deuil de son frère en organisation. Bertha Pappenheim a transformé sa cure interrompue en combat féministe. Ma mère a transformé, lentement, incomplètement, à quel prix, ce qui lui a été fait en une rage de vivre. Ces transformations n’ont rien d’héroïque. Elles ne demandent pas de pardonner, ni d’oublier. Elles demandent seulement de ne pas laisser la haine décider seule, parce que la haine seule détruit aussi ce qu’elle est censée protéger.
J’ai blessé des gens par la haine. Je l’ai tournée parfois dans la mauvaise direction, vers des personnes qui n’étaient pas les bonnes cibles, dans des situations qui demandaient autre chose. C’est une erreur que je ne veux plus faire, non par vertu mais parce que c’est inefficace et que ça me coûte trop.
La formation continue
Je n’ai pas fini d’être formée par tout ça.
Les structures qui m’ont faite n’ont pas disparu. La gauche bourgeoise qui gère la violence par la bonne conscience, l’homophobie institutionnelle reformulée en défense des valeurs, la bourgeoisie intellectuelle à mauvaise foi constitutive, la famille comme architecture du silence : elles existent encore et produisent encore ce qu’elles ont toujours produit.
Lorde disait que la colère est chargée d’informations. Ce que ce parcours m’a transmis, c’est une cartographie. Une façon de reconnaître les structures, de voir comment elles se reproduisent, comment elles se camouflent, comment elles fabriquent leur propre invisibilité. Je ne l’aurais pas sans la haine. Elle en est le produit.
Il me reste à en faire quelque chose. Pas la sublimer, pas la dépasser, pas la guérir. Juste ne pas la laisser me précéder partout. La laisser informer l’analyse plutôt que court-circuiter le geste. Ce n’est pas une résolution de bonne année. C’est un problème pratique, ouvert, que je n’ai pas fini de travailler.
La colère non organisée fait des martyrs. La colère organisée fait de l’histoire.
Je préfère l’histoire.