« La philosophie des époques de déclin est toujours aussi leur apologie. » — Georg Lukács, Histoire et conscience de classe (1923)
Le succès d’un désespoir
Le Problème à trois corps de Liu Cixin est devenu un phénomène mondial. Le roman est célébré dans les milieux scientifiques et technologiques, recommandé par Barack Obama, et adapté par Netflix. On y salue l’ampleur cosmique, la rigueur scientifique, l’ambition formelle. Pour beaucoup, il s’agirait d’une œuvre lucide, débarrassée des illusions humanistes.
Cette lecture n’est pas absurde. Elle permet de comprendre le succès du livre. Le roman donne une forme intelligible à une angoisse largement partagée, celle de l’effondrement écologique, de la conflictualité globale et de l’impuissance politique. Il semble regarder en face ce que d’autres refusent de voir.
Mais c’est précisément là que commence le problème idéologique. Lorsque le diagnostic historique se transforme en ontologie, lorsque une configuration sociale déterminée est élevée au rang de loi universelle, le pessimisme cesse d’être critique pour devenir métaphysique. Le désespoir est alors esthétisé, naturalisé, et cette naturalisation dispense d’agir.
Ma thèse est la suivante : Le Problème à trois corps propose une esthétisation du désespoir qui correspond aux intérêts affectifs et idéologiques d’une petite bourgeoisie technique mondialisée, chinoise comme occidentale. Le roman confirme que rien ne peut être fait, ni contre l’effondrement écologique, ni contre la violence sociale du monde contemporain, et cette confirmation est profondément confortable.
Ye Wenjie : du traumatisme historique à l’anthropologie négative
Ye Wenjie est astrophysicienne. La Révolution culturelle lui a pris son père, physicien battu à mort par les Gardes rouges. Son désespoir n’est ni abstrait ni gratuit. Il est produit par une expérience historique déterminée, celle de la violence politique, de l’arbitraire idéologique et de l’effondrement des médiations intellectuelles.
Ce désespoir mérite d’être pris au sérieux. Mais le roman opère un glissement décisif. De cette expérience située, il tire une conclusion ontologique. Ce n’est pas un régime, un moment ou des rapports sociaux qui sont condamnés, mais l’humanité comme telle. L’humain est présenté comme ontologiquement incapable de se transformer. Le salut ne peut venir que d’ailleurs, littéralement d’une autre planète.
Nous sommes ici face à une théologie sécularisée, un péché originel sans rédemption. L’histoire disparaît au profit de la nature humaine. Les rapports sociaux sont dissous dans une culpabilité universelle. Un paysan du Sichuan et un dirigeant de Sinopec portent la même responsabilité ontologique.
Ce déplacement est idéologiquement décisif. Il transforme une critique potentiellement matérialiste en misanthropie sans cible. Ce qui est historique est naturalisé, ce qui est produit est essentialisé. C’est exactement ce que Marx identifiait comme le cœur du raisonnement idéologique.
L’écologie sans politique
L’un des aspects les plus révélateurs du Problème à trois corps est l’usage de Silent Spring (Printemps silencieux, 1962) de Rachel Carson dans la trajectoire de Ye Wenjie. Ce texte fondateur de l’écologie moderne est lu dans le roman comme confirmation d’un diagnostic ontologique : l’humanité serait, par essence, destructrice. C’est un contresens historique et politique majeur.
Silent Spring n’est pas misanthrope. Écrit dans les États-Unis d’après-guerre, marqués par l’industrialisation agricole et l’essor de l’industrie chimique, Carson désigne des acteurs précis, des institutions et un mode de production fondé sur la rentabilité et l’externalisation des destructions écologiques. Son objet n’est pas l’humain en général mais une rationalité productiviste historiquement située. Il a été violemment attaqué, non pour haine de l’humanité, mais pour avoir mis en cause des intérêts économiques précis. Silent Spring ouvre un espace de responsabilité et de lutte, là où Ye Wenjie en tire une conclusion inverse : l’humanité serait irréformable, et la catastrophe écologique, preuve de sa déchéance ontologique.
Ce renversement est décisif : la critique d’un mode de production devient condamnation métaphysique de l’espèce. La responsabilité se dissout dans l’abstraction, rendant impossible toute question centrale de l’écologie politique : qui détruit quoi, dans quel système, et au profit de qui ? Une telle écologie ne produit ni sujet politique, ni antagonisme, ni stratégie, mais de la résignation.
La forêt sombre : Malthus dans l’espace
La théorie de la forêt sombre constitue le cœur conceptuel du deuxième tome. L’univers y est décrit comme une forêt obscure où chaque civilisation est un chasseur armé. La seule stratégie rationnelle est le silence ou la frappe préventive.
Liu Cixin construit cette théorie avec une grande rigueur logique, mais ses axiomes sont purement idéologiques. En postulant une croissance exponentielle de la civilisation face à une quantité constante de matière, il ressuscite le malthusianisme le plus rance. C’est une transposition cosmique de l’état de nature hobbesien, une guerre de tous contre tous sans possibilité de contrat social.
Ce qui frappe, c’est l’asymétrie de l’imagination politique. Liu Cixin peut penser le conflit entre civilisations à l’échelle de l’univers, mais il est incapable de concevoir que la rareté des ressources est une modalité de gestion et non une fatalité physique. La forêt sombre ressemble étrangement au marché néolibéral : des agents isolés, rationnels, en concurrence pour des ressources finies, incapables de coordination durable. Ce que Liu Cixin présente comme une loi de l’univers n’est que la projection cosmique de notre système social, naturalisé pour l’éternité.
Science sans politique, fétichisme de la technique
La science apparaît chez Liu Cixin comme un domaine pur, séparé du social. Les physiciens sont des génies tragiques, mais politiquement atones. Cette vision est une insulte à l’histoire réelle.
Einstein, socialiste, écrivait Why Socialism? ; Frédéric Joliot-Curie, communiste, était révoqué pour ses positions pacifistes ; Oppenheimer a été brisé par le maccarthysme. La physique du XXe siècle ne s’est pas faite dans le vide, mais dans la friction constante des luttes impérialistes.
Marx pose, dans la célèbre préface de la Contribution à la critique de l’économie politique, que :
« À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants […] De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale. »
Imaginer, comme le fait Liu Cixin, que l’on puisse plier des protons, manipuler la structure même de la dimensionnalité et voyager entre les étoiles sans que ces bonds titanesques des forces productives ne fassent éclater les rapports de production est une aberration totale.
Maintenir des États-nations, des armées hiérarchiques et des structures d’exploitation inchangées pendant cinq siècles de révolution scientifique permanente, c’est postuler que la structure sociale est une essence immuable, une nature morte que même la maîtrise de l’atome ne saurait ébranler. C’est la marque d’un futur bloqué : Liu peut concevoir la fin de l’univers, mais il ne peut pas concevoir la fin du capitalisme. Ce n’est plus de la science-fiction, c’est du réalisme capitaliste projeté sur 500 ans.
Chine post-Deng et mémoire impossible
Écrivant depuis la Chine post-Deng, Liu Cixin subit la dépolitisation contrainte de l’intelligentsia technique. Le marxisme y est une langue administrative vide. Analyser les rapports de classe contemporains serait une mise en cause du Parti. La science devient alors l’unique refuge pour l’intelligence.
C’est ce qui explique le traitement de la Révolution culturelle. Elle est montrée comme une violence brute, une éruption de cruauté intemporelle, jamais comme le résultat de contradictions matérielles ou de luttes de pouvoir internes au maoïsme. Lorsque l’histoire devient impensable, il ne reste que la “nature humaine” pour expliquer le désastre.
Male doomerism : la lâcheté costumée en lucidité
Liu Cixin est souvent comparé à Houellebecq, et la parenté est indéniable. Mais il ne faut pas s’y tromper : ce qu’ils partagent n’est pas une « tristesse » face au monde, mais une jouissance du désastre.
Le male doomer est une figure contemporaine précise, qui pullule sur les forums rationalistes et dans la Silicon Valley. C’est l’homme qui a lu trois articles sur l’entropie et qui en conclut, avec une satisfaction à peine dissimulée, que tout est foutu. Cette posture est avant tout économique: si l’effondrement est mathématique, alors l’inaction devient une forme de sagesse. Plus besoin de s’organiser, plus besoin de militer. Le nihilisme est le repos du guerrier qui n’a jamais combattu.
Il faut être tranchant : contempler l’apocalypse depuis une position de surplomb est un luxe de classe. Le doomerism est une aristocratie du néant. C’est le privilège de ceux qui ont les moyens de s’acheter un bunker, réel ou mental, en se félicitant d’avoir eu raison avant les autres. Le texte de Liu Cixin flatte cette pulsion de mort en sanctionnant systématiquement l’humanisme (féminisé dans le personnage de Cheng Xin) au profit d’une froideur sociopathique érigée en virilité rationnelle.
C’est là que se situe l’arnaque intellectuelle : on confond le cynisme et l’intelligence. Or, rien n’est plus facile que la cruauté théorique. Ce qui est difficile, ce qui demande du courage et de l’intelligence réelle, c’est de maintenir l’horizon de la transformation dans un monde hostile.
L’impensé du travail
Ce qui achève de faire du Problème à trois corps une œuvre bourgeoise, c’est l’absence totale du travail et de la lutte comme moteurs de l’histoire. L’humanité y construit des flottes intersidérales et des cités spatiales cyclopéennes, mais ces prouesses semblent surgir ex nihilo du cerveau de quelques ingénieurs en chef et de comités de défense mondiaux. Où est le prolétariat spatial ? Où sont les mineurs d’astéroïdes, les techniciens de maintenance des cités-bulles, les révoltes contre la conscription galactique ?
Liu Cixin évacue la sociologie pour la remplacer par la théorie des jeux. En postulant que l’univers est une « forêt sombre », il érige la méfiance néolibérale et le dilemme du prisonnier en constantes cosmologiques. Il n’y a plus de politique, il n’y a plus de délibération collective ni de solidarité de classe : il n’y a que de la gestion de risques et des équilibres de Nash.
C’est ici le triomphe absolu de ce que Mark Fisher appelait le réalisme capitaliste. Fisher écrivait :
« Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. »
Liu Cixin pousse cette logique jusqu’à l’absurde. Il est capable d’imaginer la destruction de dimensions entières, l’effondrement du système solaire et la fin physique de l’univers, mais il reste incapable d’imaginer une société sans hiérarchie, sans État et sans concurrence prédatrice. Pour lui, le contrat de travail et la propriété semblent plus solides que les lois de la physique : le cosmos peut s’effondrer en deux dimensions, tant que les structures de domination restent intactes. Le vide spatial de Liu n’est pas rempli d’étoiles, il est rempli d’une idéologie qui se fait passer pour de la géométrie
Pour une science-fiction matérialiste
Ce qui manque au Problème à trois corps, ce n’est pas l’ambition formelle, mais l’horizon politique. D’autres traditions (Le Guin, Butler, Robinson) ont exploré des sociétés transformables.
La science-fiction matérialiste ne promet pas le salut. Elle maintient que l’humain n’est pas une essence figée, mais le produit de structures qui peuvent être abolies. Le désespoir de Liu Cixin n’est pas une lucidité ultime. C’est le symptôme d’un futur bloqué, d’une impossibilité de penser au-delà du capitalisme. Et cette impossibilité n’est pas une loi de l’univers, c’est une défaite historique qu’il nous appartient de surmonter.