« Ce que nous sommes n’est pas la conséquence inévitable d’une nature, mais le produit d’une oppression. Et nous ne pouvons sortir de cette catégorie qu’en la détruisant. » — Monique Wittig, La Pensée straight (1980)

Les amulettes

Je collectionne les femmes puissantes. J’enregistre des edits sur Instagram, je garde des chansons qui me font marcher droit, j’écoute en boucle certaines scènes de séries et de films. Avant je les regardais comme on regarde un saint au plafond d’une chapelle, en me disant sois comme elle sans vraiment croire que je pouvais l’être. Maintenant je sais que je peux. La différence est immense, et toute la transition tient dans cet écart.

J’appelle ces figures mes amulettes, et je veux préciser ce que j’entends par là, parce que le mot pourrait laisser croire à une superstition douce. Une amulette, pour moi, n’est pas un objet magique. C’est un fragment qu’on porte sur soi parce qu’il contient en condensé une opération qu’on veut pouvoir refaire. Je dirais que c’est une relique laïque. Les soldats antiques en avaient. Les femmes qui marchaient seules la nuit en avaient. Ce ne sont pas des prières adressées au-dehors, ce sont des protocoles intérieurs : un geste, une posture, une décision rendues portables sous forme d’image. Mes amulettes sont des femmes dont l’histoire condense un geste que je veux pouvoir refaire à mon échelle, dans ma vie, avec mon corps.

Je m’appelle Judith parce que j’ai choisi ce prénom. C’est le prénom d’une femme qui entre dans la tente d’un général ennemi avec une intention claire et qui en ressort avec une tête. La scène n’a pas la pureté qu’on lui prête : elle est calculée, lente, traversée de prières et de doutes. Judith a peur. Elle prie. Elle attend que l’homme s’endorme. Puis elle frappe deux fois, parce qu’une fois ne suffit pas. Ce que j’aime dans cette histoire n’est pas l’éclat, c’est la patience. Ce que j’aime, c’est qu’elle ne soit pas naturellement forte. Elle le devient dans le geste, et seulement là. C’est ma première amulette, je la porte dans mon prénom. Le premier mot du prénom dit déjà ce que je crois. Devenir. Pas être. Il n’y a pas, je crois, d’être femme. Il n’y a qu’un devenir femme.

Je peux dire de chacune de mes autres amulettes ce qu’elle me donne. Galadriel, à qui Frodon offre l’Anneau dans la Lothlórien, et qui le refuse parce qu’elle voit ce qu’elle deviendrait si elle l’acceptait : belle et terrible comme l’aurore, traîtresse comme la mer. Elle me donne le geste de la tentation refusée par lucidité, pas par vertu. Les Bene Gesserit de Frank Herbert, qui tiennent les généalogies du monde en murmurant à l’oreille des empereurs, et Jessica qui choisit l’amour de Leto contre l’ordre de la confrérie et engendre Paul à contretemps, payant ce choix sur trois livres. Elle me donne le geste de la désobéissance interne à un ordre qu’on continue d’habiter. Katniss Everdeen, qui tire dans l’arène et déclenche une révolution, et que la fin de la trilogie ramène soigneusement à la maison avec des enfants et un mari traumatisé. Elle me donne, par défaut, l’image de ce qu’on fait subir aux révolutionnaires quand on veut qu’elles s’arrêtent.

Et il y a, surtout, Daenerys Targaryen, dont je n’arrive toujours pas à me détacher.

Le bûcher

Je l’ai connue d’abord par la série puis les livres de Martin, en audio, en sautant tous les chapitres qui ne lui étaient pas consacrés. Je n’avais pas la patience pour les autres. Je voulais elle, et seulement elle. Une jeune femme vendue par son frère à un chef de guerre dothraki, dans une langue qu’elle ne parlait pas, à un homme dont elle avait peur. Elle apprend à parler, elle apprend à monter à cheval, elle apprend à aimer Drogo, et puis elle perd tout : l’enfant qu’elle portait, l’homme qu’elle avait fini par choisir, l’avenir qu’on lui avait promis. Elle se retrouve seule dans le désert avec trois œufs de pierre qu’on lui a donnés en cadeau de mariage, et qu’on lui a dit pétrifiés depuis si longtemps qu’aucune chaleur ne pourrait plus les ranimer.

Et alors elle entre dans le bûcher.

Cette scène, je peux la décrire les yeux fermés. Elle marche lentement vers le feu où brûle le corps de Drogo. Elle pose les œufs autour du corps. Elle entre dans les flammes, et ses servantes hurlent, et Mirri Maz Duur la sorcière hurle aussi, et personne n’ose la suivre. Le bûcher brûle toute la nuit. Au matin, quand les cendres refroidissent, elle est là, nue, vivante, intacte, et trois petits dragons à peine éclos rampent sur elle en cherchant le sein. Elle se relève. Elle est devenue autre chose. Avant cette nuit, elle pouvait prétendre. Après, elle est. Daenerys du Typhon, l’Imbrûlée, Mère des Dragons.

C’est aussi cette structure que Frank Herbert met en scène, transposée dans la science-fiction, avec le rituel du gom jabbar. La Révérende Mère Bene Gesserit place une boîte devant Paul Atréides, lui ordonne d’y mettre la main, et appuie contre son cou une aiguille empoisonnée qui le tuera s’il la retire. La boîte ne contient qu’une douleur, une douleur pure, qui monte jusqu’à devenir insupportable. Tenir, c’est être humain. Retirer la main, c’est être un animal qui se ronge la patte pour fuir le piège. La règle Bene Gesserit dit qu’on ne fait pas subir cette épreuve aux hommes ; Paul est l’exception scandaleuse qui déclenche tout le roman. C’est une épreuve féminine, transmise dans une lignée de femmes qui ont appris ce que le corps peut tenir et ce que l’esprit peut traverser. Et l’arme contre la douleur, le mantra qu’on récite pour passer, est lui aussi un savoir Bene Gesserit.

« Je ne dois pas avoir peur. La peur tue l’esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l’oblitération totale. J’affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, à travers moi. Et lorsqu’elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur son chemin. Là où la peur sera passée, il n’y aura plus rien. Il n’y aura que moi. »

Cette litanie dit quelque chose de très juste sur la structure de l’ordalie. Elle ne demande pas que la peur disparaisse. Elle demande qu’elle puisse passer sans qu’on se confonde avec elle, et que ce qui reste après son passage soit le sujet débarrassé de ce qu’il n’était pas. Le moi qui reste est le moi vrai parce que tout le reste a brûlé. C’est aussi ce que dit l’épreuve à Paul : tu es humain, parce que tu as su rester quand l’animal aurait fui. L’épreuve ne révèle pas une humanité préexistante, elle la fonde par la capacité à tenir.

Il n’y aura que moi : la vérité de l’ordalie

Ces scènes me tiennent lieu de programme. C’est la vieille structure de l’ordalie. On posait jadis le fer rouge sur la paume de l’accusée et on regardait, trois jours plus tard, ce que la chair avait fait. La cicatrice propre disait l’innocence, la plaie qui s’infectait disait la faute. L’Europe médiévale a pratiqué cela pendant des siècles, avant que l’Église l’interdise au concile de Latran IV.

Mais l’ordalie ne se réduit pas à ce dispositif juridique. C’est une forme anthropologique plus large, qu’on retrouve dans presque toutes les cultures sous une variante ou une autre. Les rites de passage adolescents en sont la version socialisée : on isole l’enfant, on le soumet à une douleur ou à un jeûne ou à une marche que son corps ne devrait pas pouvoir tenir, et c’est précisément le fait qu’il la tienne qui fait de lui un adulte. La douleur n’y est pas un effet secondaire, elle est l’opération elle-même. C’est elle qui marque la frontière entre l’avant et l’après. Sans elle, le passage n’a pas eu lieu. Ce qu’il y a de beau dans cette logique barbare, c’est qu’elle prétend que la vérité d’une personne ne se sait qu’à l’épreuve. Avant le feu, on peut dire ce qu’on veut. Après, on est ce qu’on a traversé. L’ordalie n’évalue pas une essence préexistante, elle la produit par le passage lui-même. C’est une opération sur le sujet, pas un test sur lui. On entre dans le feu en pouvant prétendre, on en sort en étant. La distinction est immense, et c’est elle qui me parle, parce qu’elle est exactement le contraire de la conception essentialiste qu’on attendrait de moi.

On me demanderait volontiers d’expliquer que j’ai toujours été une femme, que mon enfance le savait, que mon corps mentait sur ce que mon âme connaissait. Ce récit-là m’est étranger. Je ne sais pas ce que j’ai toujours été. Je sais ce que je traverse, et je sais que ce que je traverse me fait.

Je pense ma transition comme cela. Non pas comme une simple analogie, mais comme une épreuve réelle, qui engage le corps et la place qu’on occupe dans le monde. La transition n’est pas seulement une affaire d’identité ou de récit. C’est une modification matérielle : du corps, par des traitements, des gestes médicaux, des transformations visibles ; du statut social, parce que les catégories dans lesquelles on était inscrit cessent de fonctionner et doivent être reconstruites ailleurs ; des conditions d’existence, parce que cette transformation expose à des formes spécifiques de violence, d’hostilité ou de mise à l’épreuve. Ce déplacement n’est pas abstrait. Il affecte les interactions les plus ordinaires, les regards, les attentes, les marges de sécurité. Il faut apprendre à tenir dans un espace où les règles n’ont pas disparu mais se sont déplacées, souvent au détriment de celle ou celui qui traverse.

Le travail psychique préalable, les années d’analyse, le prénom choisi, les amulettes portées : tout cela forme une armature. L’armature dit : tu peux y aller, tu as fait ce qu’il fallait pour ne pas être brûlée. Mais elle ne dit pas que rien ne brûlera. Elle dit que ce qui doit brûler brûlera, et que ce qui doit tenir tiendra, et qu’on saura à la fin lequel était lequel. Et l’image de Daenerys qui sort du bûcher me dit, en plus : ce que tu traverseras te fera.

Astapor

Il y a une autre scène d’elle que je garde, et qui dit autre chose. Plus tard dans son histoire, après le désert, elle arrive à Astapor pour acheter une armée d’esclaves-soldats, les Immaculés. Kraznys mo Nakloz, le marchand, lui propose un marché : un de ses dragons contre huit mille hommes. Elle accepte. Elle livre Drogon, prend le fouet qui commande l’armée, puis elle se retourne et donne un ordre dans le haut valyrien, langue dont les marchands ne savaient pas qu’elle la parlait. Dracarys. Drogon brûle Kraznys. L’armée, à qui elle ordonne en valyrien astapori cette fois, leur langue à eux, de se libérer et de la suivre si elle le souhaite, la suit.

Ce qui me bouleverse dans cette scène n’est pas la violence. C’est la dialectique. Celle qui a été marchandise depuis l’enfance entre dans la logique du marché qui l’a constituée comme objet, et la fait exploser de l’intérieur, en utilisant exactement les outils de son objectivation contre ceux qui les avaient forgés. Elle parle leur langue. Elle connaît leur droit. Elle accepte leur transaction. Et elle retourne tout cela en libération.

C’est aussi cela, devenir. Prendre la matière qu’on vous a imposée, en apprendre la langue jusqu’à la parler mieux que ceux qui vous l’ont infligée, puis en faire autre chose.

La trahison

Et puis il y a la fin, qu’on a écrite pour elle, et qui est une trahison.

J’ai regardé la série en attendant la dernière saison. Voici ce qu’on lui a fait : après sept saisons à la construire comme une dirigeante difficile mais cohérente, capable de cruauté politique et capable de doute, capable d’apprendre. Après tout cela, dans deux épisodes mal ficelés, on l’a fait basculer en folle. Sans préparation. Elle entend les cloches de King’s Landing sonner la reddition et décide de massacrer la ville quand même. Elle perd, en quelques minutes de récit, tout ce qui la faisait. Jon Snow la tue ensuite d’un coup de couteau pendant qu’elle l’embrasse, l’ordre se rétablit, et le trône revient à Bran, un homme contemplatif, désincarné, désexué, choisi par lignage et par destin mystique. La roue qu’elle voulait casser tourne à nouveau, juste un peu redécorée.

J’ai détesté cette fin.

Ce qu’on lui a fait n’est pas un raté isolé. C’est la version contemporaine d’un dispositif très ancien, et qu’on retrouve partout dans les histoires que l’Occident se raconte depuis longtemps : la femme qui accède au pouvoir politique frontal (pas mystique, pas médiat, pas occulte, mais frontal) doit, à un moment, être disqualifiée par un retour à ce qui serait sa vérité. L’instabilité. L’hystérie. L’excès affectif. La folie. Le mot hystérie vient du grec hystera, l’utérus. Pendant des siècles, les médecins ont pensé que la folie féminine montait littéralement de l’organe reproducteur jusqu’au cerveau. La folie n’est pas, dans ces récits, un accident. C’est la clause de retour à l’ordre. Elle dit : vous avez vu une femme commander, mais rassurez-vous, ça ne pouvait pas durer.

Cassandre voit juste mais on la traite de folle. Médée, qui était d’abord une magicienne savante, devient infanticide. Jeanne d’Arc, qui commandait des armées en homme, finit au bûcher pour hérésie. Lady Macbeth lave dans son sommeil des mains qui ne sont plus sales. Bertha Mason, dans le grenier de Thornfield, devenue la doublure refoulée de toutes les héroïnes victoriennes qui osent désirer. Toujours la même structure, toujours la même fonction. On neutralise.

C’est cela qu’on a fait à Daenerys. On lui a fait subir, à la fin de son histoire, l’opération qu’elle avait passé toute sa vie de personnage à faire imploser. Elle qui avait retourné la logique du marché à Astapor, on l’a réinscrite dans la logique millénaire de la femme puissante = femme folle. L’Imbrûlée a été déclarée incendiaire. Et le trône est revenu à un homme.

La condition des amulettes

Et c’est ici qu’arrive ce que je ne voulais pas voir.

Mes amulettes ont quelque chose en commun qui me gêne quand je le regarde en face. Elles sont presque toutes autorisées à être puissantes parce qu’on les a sorties du monde ordinaire. Galadriel est une déesse en tout sauf le nom ; elle est elfe, ancienne de plusieurs âges, porteuse d’un anneau elfique. Les Bene Gesserit sont des sorcières de l’espace, modifiées génétiquement, dotées de pouvoirs hors du commun. Daenerys est mère de dragons, descendante de Valyria, dernière d’une lignée magique, ce qui est une autre façon de dire qu’elle n’est plus tout à fait humaine. La fiction laisse passer la puissance féminine à condition qu’elle se fasse mystique, lointaine, sublimée en quelque chose qui ne menace plus l’ordre courant. Dès qu’une femme veut le pouvoir frontal (un trône, une ville, une majorité, une armée qui obéit en plein jour), la fiction la rend folle, et le récit se referme sur cette folie comme sur une preuve.

Fille de l’histoire

Je tiens quand même à mes amulettes. Pas par naïveté. Parce que sous la mystification qui les rend admissibles, elles disent quelque chose de vrai. Elles disent qu’on devient. Elles disent qu’il y a une marge, même petite, où l’on peut agir sur ce qu’on est en train de devenir.

Quand les choses vont mal, je me dis une phrase qui me tient debout : je suis fille de l’histoire. Cela veut dire que je n’arrive pas de nulle part ; qu’une époque, des luttes anciennes, des défaites encore plus anciennes ont rendu ma situation possible et lui ont donné ses limites. Et cela veut dire que je peux agir, à mon tour, sur ce qui m’a faite. Sur le monde et sur mon corps. Il y a fondamentalement la possibilité de l’action. Tout peut être renversé. C’est la seule chose dont j’aie réellement besoin.

Cunty

Les femmes trans ont la réputation d’être méchantes. On dit de nous qu’on est cunty. Le mot a été inventé pour ça avant qu’on le retourne. On dit qu’on est trop dures, trop tranchantes, trop sarcastiques, trop rapides à juger, trop promptes à exclure. Cette réputation circule comme un reproche, et elle est destinée à nous faire honte de ce qui est, en réalité, l’une de nos formes d’intelligence collective. Parce que la dureté trans n’est pas un défaut de caractère. C’est une compétence acquise dans des conditions où l’absence de dureté tue.

Quand on est une femme trans, on apprend très tôt que la douceur indistincte est dangereuse. Qu’accueillir tout le monde, c’est accueillir aussi celles et ceux qui viendront vous chercher, vous épuiser, vous infiltrer, vous prendre ce que vous avez mis des années à construire. On apprend à reconnaître très vite qui est de bonne foi et qui ne l’est pas, qui vient pour partager et qui vient pour prélever, qui peut être une sœur et qui sera un poids. Cette capacité de tri, qu’on nous reproche comme une cruauté, est ce qui nous permet de tenir des espaces où nous pouvons exister. Sans elle, ces espaces sont submergés en quelques semaines.

Les figures que j’aime savent toutes cela. Judith ne pardonne pas à Holopherne, elle le décapite. Galadriel tient son pouvoir parce qu’elle pourrait être belle et terrible comme l’aurore, et elle le sait, et c’est cette possibilité qu’elle refuse de réaliser qui la rend redoutable. Pas une douceur native. Daenerys ne rééduque pas Kraznys, elle le brûle. La force féminine, telle que mes amulettes me l’enseignent, n’est pas une douceur compensatoire. C’est une capacité à trancher quand il faut trancher, à refuser quand il faut refuser, à mépriser quand il faut mépriser.

Je sais ce que la lucidité matérialiste exige que j’admette. Que les conditions distribuent inégalement les forces, que toutes ne sont pas placées au même endroit, que le temps, l’argent, la culture, l’accès au soin et aux mots font des différences immenses dans ce qu’une vie peut tenir. Je le sais et je le tiens pour vrai. Mais cette vérité ne me commande pas la disponibilité indistincte. Elle me commande seulement de ne pas confondre la situation avec une essence. Reconnaître les conditions, ce n’est pas devoir tout absorber. C’est savoir où l’on agit et où l’on ne peut pas, où l’on tient et où l’on craquerait.

Le mépris, dans cette économie, est une frontière. Il dit où je m’arrête et où l’autre commence, et il dit que je ne franchirai pas certaines lignes même par compassion. Je ne porterai pas ce que je n’ai pas à porter. Je ne deviendrai pas le réceptacle des effondrements d’autrui parce qu’on attend de moi cette disponibilité. J’ai mes propres ordalies à traverser, et je n’ai pas d’énergie en trop. Cela s’appelle, en stratégie, une économie. Cela s’appelle, dans la vie, savoir où l’on va.

Et c’est aussi cela être fille de l’histoire. Reconnaître les conditions matérielles qui distribuent les forces, et choisir où placer les siennes. Je place les miennes là où elles peuvent agir. Pas là où elles seraient absorbées sans rien changer. La dureté que la culture me reproche est l’instrument exact de ce placement. Sans elle je n’agirais nulle part, parce que je serais épuisée partout.

Les cendres

Je n’ai pas envie d’écrire que j’ai compris, que je vois clair, que je tendrai la main. Ce serait faux. J’ai encore besoin de mes amulettes. J’ai besoin de Daenerys qui sort du bûcher, j’ai besoin de Galadriel qui refuse l’Anneau, j’ai besoin de Judith qui frappe deux fois. J’ai besoin de ces figures, et j’ai besoin de savoir qu’elles sont en partie des fictions consolantes, et de continuer à m’en servir quand même. On ne traverse pas sans cartes, même quand on sait que les cartes ne sont pas le territoire.

Je les garde comme des cartes pour ne pas me perdre, en sachant qu’elles ne sont pas le territoire, et en sachant aussi qu’on a essayé, dans la dernière page de leur histoire, de me faire croire qu’elles étaient folles. Je n’ai pas accepté cette page. Je ne l’accepterai pas.

Je suis fille de l’histoire. Je peux agir. Tout peut être renversé.