Spectres, 2026
« Le nettoyage de la science bourgeoise présuppose l’assimilation de la science bourgeoise, et non sa critique sauvage ou de creuses condamnations. » — Léon Trotsky, Culture et socialisme, 1926 Le retour du spectre En 1993, Jacques Derrida publie Spectres de Marx. Derrida est le fondateur de ce qu’on appelle la « déconstruction », une méthode philosophique née dans les années 1960 qui consiste à analyser les oppositions structurantes d’un discours (parole/écriture, nature/culture, masculin/féminin) pour montrer qu’elles ne sont pas naturelles mais construites, et que l’un des termes domine toujours l’autre. La déconstruction a exercé une influence considérable sur les sciences humaines, les études littéraires, les études de genre et la théorie queer, au point de devenir une référence centrale de ce qu’on appelle, souvent de façon imprécise, le « post-structuralisme ». Derrida lui-même n’est pas marxiste. Mais en 1993, dans un contexte de victoire idéologique du libéralisme (le mur de Berlin est tombé, Fukuyama a décrété la fin de l’histoire, le marxisme est déclaré mort), il pose un geste décisif : le spectre revient précisément parce qu’on l’a déclaré mort. C’est le propre des spectres. Plus on s’acharne à les exorciser, plus ils insistent. ...