Je suis un homme de grande impatience. J’ai pris de la mescaline pour me réduire. » — Henri Michaux, Misérable miracle, 1956

La même molécule

Un cadre tech de San Francisco microdose du LSD avant sa réunion. Il appelle ça de l’optimisation cognitive. Un jeune homme noir de Saint-Denis se fait contrôler avec trois grammes de cannabis. Il finit en garde à vue.

Même geste et deux destins.

La drogue n’existe pas comme catégorie stable. Ce qui existe, ce sont des usages. Des corps autorisés à se modifier et des corps criminalisés pour la même chose.

Freud sous coke

En 1884, Freud a 28 ans. Il publie Über Coca, un éloge enthousiaste de la cocaïne. Il en prend régulièrement. Il en donne à sa fiancée, à ses patients, à ses collègues. Il écrit à Martha : “Je prendrai de la coca et je serai un homme sauvage.”

La cocaïne le rend productif. Confiant. Capable de travailler des heures sans fatigue. L’énergie maniaque de ses premières publications, ses intuitions fulgurantes. En partie pharmacologiques.

La psychanalyse naît dans un cerveau sous stimulants. Freud ne se voit pas comme un drogué. Il se voit comme un scientifique utilisant les outils de son temps. La cocaïne est alors légale, médicale, bourgeoise. Elle produit exactement la subjectivité que l’époque valorise. L’individu conquérant, productif, qui repousse la fatigue pour accumuler du savoir.

Chaque époque a ses molécules. Le café des Lumières. Les amphétamines des années 50. La Ritaline aujourd’hui. La substance change. La fonction demeure. Produire des sujets adaptés aux exigences du moment.

Pharmacopouvoir

Preciado, dans Testo Junkie, pose un diagnostic. Le pouvoir ne passe plus seulement par les institutions. L’école, la prison, l’usine. Il passe par les molécules.

Hormones. Psychotropes. Contraceptifs. Anxiolytiques. Le corps est devenu une plateforme que l’on programme chimiquement.

La testostérone que Preciado s’injecte n’est ni naturelle ni artificielle. Elle est technique. Comme l’œstrogène que je prends. Comme le Xanax que prend ma collègue. Comme la Ritaline que prend l’enfant qui n’arrive pas à rester assis en classe.

Le pharmacopouvoir ne distingue pas vraiment les drogues légales des illégales. Il distingue autre chose. Les modifications qui rendent les corps productifs. Et celles qui les rendent inutilisables.

Le microdosing de psilocybine chez les tech workers passe. Il augmente la créativité et un discours accompagne la prise pour l’orienter vers le capitalisme. Le crack dans les quartiers pauvres ne passe pas. Il produit des corps qui sortent du circuit.

La vérité de l’opium

On cite toujours Marx à moitié. “La religion est l’opium du peuple.” On entend : la religion endort, il faut réveiller les masses.

Mais Marx dit autre chose. Il dit que la religion est “le soupir de la créature accablée”. L’âme d’un monde sans cœur. Elle exprime une souffrance réelle. Elle y répond, mal selon lui, mais elle y répond.

L’opium aussi.

Quand quelqu’un prend de l’héroïne, du GHB, de la 3MMC. Qu’est ce qui se dit là ? Pas seulement “addiction” ou “faiblesse”. Quelque chose sur l’insupportable. Une protestation muette contre un monde qui demande trop. Un refus du temps productif, de la connexion obligatoire, de la performance permanente.

Le capitalisme produit des subjectivités épuisées. Puis il vend des molécules pour tenir. Ou criminalise celles qui permettent de fuir. Il est même difficile de dire qui de l’oeuf ou la poule vient avant? Est-ce que le capitalisme produit l’antidépresseur pour répondre aux dépressions qu’il créé, ou est-ce que l’antidépresseur précède la depression, en ce qu’il est révélateur d’une subjectivité capitaliste?

Géopolitique

En France, le cannabis vient des anciennes colonies. Sa criminalisation a toujours visé certaines populations. Le contrôle se fait au faciès. Les chiffres sont connus. À consommation égale, un jeune noir ou arabe a beaucoup plus de chances d’être interpellé qu’un jeune blanc.

Pendant ce temps, la cocaïne se démocratise dans les classes moyennes blanches. Elle circule dans les soirées parisiennes, les bureaux, les vernissages. Le shit, c’est le quartier. La coke, c’est la fête.

Aux États Unis, Michelle Alexander a documenté le mécanisme dans The New Jim Crow. Dans les années 80, le crack était puni cent fois plus sévèrement que la cocaïne poudre. Même molécule. Le crack était noir et pauvre. La poudre était blanche et riche.

À l’échelle mondiale, les pays producteurs subissent la violence. Afghanistan, Colombie, Mexique. Les cartels, les guerres, les morts. Les pays consommateurs gèrent un “problème de santé publique”. Le sang là bas. Le débat civilisé ici.

Production

Le capitalisme ne fait pas que réguler les drogues. Il rend possible leur production industrielle.

Cela commence avec le colonialisme. L’opium en Inde, imposé à la Chine. La coca andine intégrée aux circuits européens. Le tabac, le sucre, le café. Des substances arrachées à leurs usages locaux, ritualisés, puis transformées en marchandises. La molécule est isolée, standardisée, dosée, transportable. Elle circule sans territoire, sans rituel, sans sens.

L’extractivisme continue aujourd’hui sous d’autres formes. Synthèse chimique, chaînes logistiques globales, précurseurs légaux détournés. Les cartels fonctionnent comme des multinationales illégales. Même logique : rendement, optimisation, flux.

Les drogues légales ne sont pas différentes. Antidépresseurs, anxiolytiques, stimulants sont produits par des industries parfaitement intégrées au capitalisme global. Brevets, prescriptions de masse, marchés de la souffrance.

Le capitalisme a besoin de corps chimiquement soutenables. Assez éveillés pour travailler. Assez calmés pour tenir. La drogue n’est pas extérieure au système. Elle en est une infrastructure.

Nouvelles molécules

La 3MMC. Les cathinones. L’empathie chimique. La connexion accélérée. Populaires dans les milieux festifs, le chemsex.

Qu’est ce que ça dit ? Peut être que le désir de connexion est devenu si intense, et les voies ordinaires si difficiles, qu’il faut passer par la molécule pour toucher l’autre. Les corps sont fatigués, méfiants, saturés d’écrans. La chimie force le passage.

Le GHB. Le lâcher prise total. La dissolution des frontières du moi. Dangereux, stigmatisé, associé au viol. Mais aussi utilisé pour accéder à une vulnérabilité impossible autrement. Pour ceux qui n’arrivent pas à se laisser aller sans aide. Qu’est ce que ça dit sur les injonctions à la maîtrise de soi ?

La kétamine. Dissociation. Sortir de son corps, flotter à côté. Longtemps drogue de club, méprisée. Maintenant traitement médical contre la dépression résistante. La même molécule passe de vice à vertu selon qui la prescrit.

Ces substances produisent des états. Des subjectivités temporaires. La question n’est pas de savoir si elles sont bonnes ou mauvaises. La question est pourquoi ces états sont si désirés. Qu’est ce qui manque.

Les drogues légales

Treize pour cent des Américains prennent des antidépresseurs. En France, on est champions d’Europe des anxiolytiques.

Les SSRI. Prozac, Zoloft, Seroplex. Tu ne supportes pas ton travail ? Voilà une molécule pour supporter. Le problème reste. Mais tu fonctionnes.

Le Xanax. Les benzodiazépines. L’anxiété comme épidémie. Prescrit massivement, hautement addictif, rarement criminalisé. L’addiction aux benzos est respectable. Elle a une ordonnance.

La Ritaline, l’Adderall. Diagnostiquer les enfants qui ne tiennent pas en place. Les médicamenter pour qu’ils performent. Les mêmes molécules sont ensuite détournées par les étudiants pour tenir pendant les examens. Par les travailleurs pour tenir tout court.

Ces drogues sont légales parce qu’elles servent l’adaptation. Elles produisent des gens qui continuent à aller au travail.

Queerness

Il y a un lien entre les marges sexuelles et les marges pharmacologiques. Les communautés queer ont toujours eu un rapport particulier aux substances. Le chemsex n’est pas un accident.

L’exclusion des espaces mainstream pousse vers les espaces festifs alternatifs. La honte intériorisée rend parfois le sexe difficile sans désinhibition chimique. Le trauma collectif crée un besoin de fuir. Le sida, la violence, le rejet familial.

Mais aussi autre chose. Les personnes queer savent déjà que la “nature” est une construction. Que le corps peut se modifier. Que les normes sont arbitraires. Le rapport aux substances s’inscrit dans un rapport plus large au corps comme terrain d’expérimentation.

Preciado parle de “sexe moléculaire”. La rencontre entre corps et molécules qui produit des états impossibles autrement. Ce n’est pas seulement de la fuite. C’est aussi de l’invention.

Conditions

La position morale sur les drogues tourne en rond. “C’est mal” ne dit rien. “C’est un choix individuel” non plus.

Cinquante ans de guerre à la drogue. Résultat : plus de drogues, plus de morts, plus de prisonniers. Les substances circulent toujours. Seuls les plus vulnérables paient.

Il y a une autre façon de regarder. Observer les conditions qui produisent ce besoin massif de modification de la conscience. Pourquoi tant de gens ont besoin de substances pour tenir, dormir, baiser, travailler, se connecter aux autres.

Le monde est organisé d’une certaine façon. Il produit de l’épuisement, de l’anxiété, de l’isolement. Les liens sont abîmés. Le temps est volé. Les corps sont sommés de performer sans relâche. Et les gens trouvent ce qu’ils peuvent pour tenir.

Marx disait qu’abolir la religion sans abolir les conditions qui la rendent nécessaire, c’est priver les gens de leur seule consolation sans rien changer à leur misère.

Même chose ici. La prohibition punit les symptômes. Elle remplit les prisons. Elle laisse intactes les structures qui produisent le besoin.

Le soupir

Chaque substance dit quelque chose. La cocaïne dit qu’il faut aller plus vite, produire plus, ne jamais s’arrêter. Le Xanax dit que l’anxiété est devenue insupportable. La MDMA dit que la connexion aux autres est bloquée. L’héroïne dit que le monde est trop douloureux.

Ces messages ne sont pas individuels. Ils sont collectifs. Ils parlent d’un monde où le repos est difficile, où les liens sont abîmés, où la performance est obligatoire, où la douleur est partout.

Écouter ce que les drogues disent. Non pas pour mieux réprimer. Pour comprendre.

La créature est accablée. Elle trouve, comme elle peut, de quoi tenir jusqu’à demain.